La toxicité des pesticides très largement sous-évaluée, selon le Pr Séralini

La mise sur le marché d'une substance aux propriétés pesticides fait l'objet d'une évaluation stricte par les autorités sanitaires, notamment en ce qui concerne la nocivité de quantités résiduelles du produit. En revanche, la toxicité combinée de cette substance et des autres composés - considérés comme inertes - incorporés dans les produits commercialisés n'est pas spécifiquement analysée. Une étude coordonnée par le controversé Gilles-Eric Séralini conclut que le mélange commercialisé est toxique pour les cellules humaines à des dilutions bien inférieures à celles identifiées pour leur seule "substance active".

Par Florian Gouthière

Rédigé le February 3, 2014

Le professeur Gilles-Eric Séralini aime à jeter des pavés très hauts dans les airs, et à les voir retomber dans la mare, déclenchant l'ire des passants éclaboussés. Ses travaux sur la toxicité d'un maïs OGM (2012) ont déjà fait couler beaucoup d'encre, dans la presse grand public comme dans les revues scientifiques. L'étude en question n'était pas exempte de défauts (menée sur peu d'animaux, ayant une prédisposition génétique à certaines malformations...). Mais, objecta le professeur Séralini, cette étude n'était pas fondamentalement moins rigoureuse que celles qui conduisent à l'autorisation de mise sur le marché des organismes génétiquement modifiés...

Sa nouvelle étude ne concerne plus une souche de maïs génétiquement modifiée pour résister à un pesticide, mais aux pesticides seuls. Plus précisément : sur la toxicité, pour des cellules humaines, des formulations commerciales de neuf pesticides courants.

Avant d'autoriser la mise sur le marché d'un pesticide, les autorités sanitaires exigent que des études soient menées sur la toxicité (sur la flore, la faune ou les populations) de la substance active qu’il incorpore, aux concentrations auxquelles elle peut être rencontrée (voir encadré).

Tester la toxicité des résidus de la "substance active" est-il suffisant ?

Pour l’équipe de Gilles-Eric Séralini, cette méthode d’évaluation est biaisée : tester la toxicité des résidus de la substance déclarée comme active est insuffisant. Les différents composés qui entrent dans la formulation du produit commercialisé possèdent, dans certains cas, un effet toxique en eux-mêmes (en dépit de leur neutralité supposée). Pis encore, l’effet du produit dit "actif" serait démultiplié par les substances satellites, lui conférant une toxicité à des concentrations de cent à mille fois moindres que celles sur lesquelles se basent les autorisations de mise sur le marché.

Les chercheurs ont fait interagir plusieurs types de cellules humaines avec des concentrations diverses des "substances actives" de neuf pesticides. Les mêmes expériences ont été réalisées sur des dilutions des neufs produits commercialisés. Dans les deux cas, la viabilité des différentes cellules a été évaluée (réduction de l’activité de certaines structures internes à la cellule, dégradation de la membrane qui assure son intégrité, etc.).

A l’issue de leurs expériences, les chercheurs ont constaté que "8 formulations sur 9 [s’avèrent] plusieurs centaines de fois plus toxiques que leur principe actif " pour les cellules.

"Nos résultats remettent en question la pertinence de la dose journalière admissible (DJA) [en vigueur] pour les pesticides", poursuivent les chercheurs, pour qui "les essais concernant la toxicité [des] pesticides peuvent ne pas refléter les expositions environnementales pertinentes".

Mise en perspective

Contacté par Allodocteurs.fr, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a déclaré avoir pris connaissance de cette publication, et souhaiter "que d'autres travaux scientifiques permettent de la mettre en perspective".

La lecture de cette étude soulève en effet beaucoup de questions. Et si ces travaux étaient reproduits avec succès par d’autres équipes, ces interrogations subsisteraient.

Les cellules sur lesquelles les expériences ont été menées sont elles le meilleur modèle biologique pour réaliser cette étude ? Evaluer la toxicité cellulaire est-il pertinent(1) ? Les composés "inertes" qui, à en croire ces travaux, augmentent les effets des substances évaluées, conservent-ils leur intégrité une fois rejetés dans l’environnement ? Le processus d’ingestion d’un aliment traité par la formulation peut-il entraîner leur dégradation ? En d’autres termes : qu’en est-il de la toxicité in vivo des formulations commercialisées ?

Mais, comme pour la précédente étude sur le maïs OGM, la plus importante des questions posée par Gilles-Eric Séralini est probablement la suivante : les critères d’évaluation actuellement retenus par les institutions pour protéger la santé des citoyens sont-ils suffisamment rigoureux ?

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(1) La toxicité des résidus de pesticides est plus souvent évaluée relativement à la perturbation du système hormonal ou des fonctions neurologiques.

 

Sources :
Major pesticides are more toxic to human cells than their declared active principles. R. Mesnage, N. Defarge, J. Spiroux de Vendômois, G-E Séralini, Biomedical Research International, 2014. [pdf]
Limites maximales de pesticides pour les produits d’alimentation humaine ou animale. Règlement (CE) N° 396/2005 du Parlement européen et du Conseil du 23 février 2005
Mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Règlement (CE) N° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009

LIRE AUSSI :

Dans l’Union européenne, "l'évaluation, la commercialisation et l'utilisation des pesticides destinés à la protection des plantes sont régies par la directive 91/414/CEE. Celle-ci établit une procédure complète d’évaluation des risques et d’autorisation pour les substances actives et des produits contenant ces substances".

La commercialisation présuppose "que chaque substance active soit sûre sur le plan de la santé, y compris les résidus dans la chaîne alimentaire, la santé animale et l’environnement."

(Source : "Action de l'UE sur les pesticides" [pdf], fiche technique de la Direction Générale de la Santé et des Consommateurs de l'Union Européenne)

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